dimanche 25 janvier 2009

Et pourquoi on vit comme ça et pas autrement ?

Je suis né.
Je suis né en Normandie de parents catholiques.
Je suis né garçon.
Je suis né pendant que mes parents déménageaient.
Je suis né après un garçon et une fille, qui se trouvent être mon frère et ma soeur. Et avant deux autres filles, mes deux autres soeurs.
Je suis né avec un prénom, François, pour ne pas m'appeler Martin, à cause de l'âne Martin que mon père connaissait quand il était petit.
Je suis né en France.
Je suis né sans savoir ce qui m'attendait.
Je suis né à la campagne.
Je suis né de l'union d'un homme et d'une femme, qui m'ont fait répéter plusieurs fois de suite "maman" et "papa", afin que je les appelle ainsi. Ce que j'ai fait. Encore aujourd'hui je les appelle ainsi. Ils m'ont fait comprendre que "papa et maman" avaient une fonction naturellement protectrice, aimante. Ils m'ont nourri. Ils ont surveillé mon sommeil. Ils m'ont transmis des valeurs. Ils m'ont, ce qu'on appelle, éduqué. Ils m'ont appris à parler, à manger, à faire mes lacets. Ils m'ont désigné ce qui était bon, ce qui ne l'était pas. Ils m'ont appris que j'étais aussi le fils de Dieu. Dieu étant un être supérieur à qui je devais mon existence. Dieu étant omniprésent, omnipotent et omniscient. Dieu étant également Amour, mon existence devait tendre à s'approcher de l'amour idéal avant de le rejoindre. ça a été ma première Vérité.
Cette première règle du jeu étant posé, j'ai vécu en tâchant de faire de mon mieux pour atteindre l'objectif assigné. Le côté omniscient m' a un peu embarrassé parce que c'est parfois gênant de sentir le regard de Dieu sur soi, surtout quand on est en train de faire une connerie. Et aucun moyen d'échapper à Son regard.
Puis j'ai été à l'école. Là-bas, on m'a enseigné d'autres règles. Des règles très précises. Bien sûr, très jeune, j'ai posé les bonnes questions, comme les enfants savent le faire. "pourquoi je dois aller là-bas ?" "A quoi ça sert ?" Et comme je n'obtenais pas de réponse satisfaisante, je continuais ma litanie des pourquois jusqu'à la Grande Réponse : "parce c'est comme ça !"
Depuis que je suis devenu adulte, j'ai bien appris à cesser de demander pourquoi. J'ai bien compris que ça agaçait terriblement les autres adultes et que ça s'apparentait à une perte de temps.
A l'école au début, c'était bien. On dessinait. On faisait de la peinture. Et du bricolage. Et je sentais au fond de moi un truc qui me chatouillait agréablement. Du frisson tout bon. Du temps qui s'arrête. Du maintenant et c'est tout. Et puis on courait dans la cour. On grimpait sur la toile d'araignée. On jouait dans le sable. On faisait des châteaux. Alors, je ne demandais plus pourquoi. Je savais. J'étais bien. Et même Dieu qui me regardait, c'était pas grave (je me demandais quand même comment il faisait pour regarder tout le monde en même temps. Ou alors, c'était peut-être là qu'on avait une chance d'échapper à son regard : quand il regardait quelqu'un d'autre...)
Et puis, on m'a appris à lire, à écrire, à compter. Là aussi, ça allait. Et puis on m'a appris plein d'autres choses. Mais on m'empêchait de bouger toute la journée.
- Pourquoi ?
- Parce que les adultes savent ce qui est bon pour toi mon enfant.
- mais moi j'ai envie de bouger. Et je n'ai pas envie de travailler.
- Il le faut. Pour avoir un bon métier plus tard.
- Pourquoi il faut avoir un métier ?
- Pour gagner sa vie.
- Pourquoi il faut gagner sa vie ?
- Parce c'est comme ça !
- Et si je veux pas la gagner ?
- Tu deviendras un clochard, tu sais comme ceux qui mendient devant le portail de l'église.
Devant cet argument choc (répété sous d'autres formes tout au long de ma scolarité : " tu vas te retrouver au chômage", "tu n'auras pas un travail intéressant", "tu n'accéderas pas aux postes à responsabilités sinon..."), j'ai cédé. J'ai travaillé. J'ai accepté de ne pas courir. Accepté de ne pas passer mes journées à faire des barrages dans la rivières et à grimper dans les arbres. Pour ne pas devenir clochard et accéder à des postes à responsabilités. C'était la deuxième Vérité.
Puis j'ai compris que je faisais partie de la Société. Que la Société avait des règles, que je devais suivre, sans avoir besoin de les comprendre.
Certaines étaient évidentes. Si tu passes quand le bonhomme est rouge, la voiture t'écrase. D'autres moins. Surtout quand ça se mettait à se compliquer. L'économie. La politique. L'organisation mondiale. Mais moi, on m'apprenait que j'avais un truc simple à faire :
avoir un métier, c'est-à-dire une activité rémunérée, pour subvenir à mes besoins, c'est-à-dire manger (parce qu'arrivé à un certain stade d'autonomie les parents ne nourrissent plus) , acquérir une maison ou en louer une pour dormir au chaud. Le choix du métier était dépendant de mes talents et capacités accumulés durant ma scolarité (voir plus haut).
J'ai bien demandé quand il me serait possible de refaire mes barrages dans la rivière et de monter aux arbres. On m'a dit : il faut que tu fasse Pont et Chaussées ou Eaux et Forêts pour obtenir un travail sérieux. C'était ma 3ème Vérité.

La première Vérité, j'ai compris que ce n'était pas sûr. J'ai mis du temps à me dire : j'ai le droit d'y croire ou pas. En fait, comme ça m'arrange pas le coup du Bonhomme qui me regarde tout le temps, j'ai préféré ne pas y croire. Par contre, j'ai trouvé ça bien d'aimer et d'être aimé. J'ai senti
du frisson tout bon, du temps qui s'arrête, du maintenant et c'est tout, et ça, ça me plaît. Alors d'accord pour continuer à le faire passer. Et dans ce cas-là, Dieu c'est moi. Et c'est tous les autres ! On est tous Dieu.
Concernant, la deuxième et la troisième Vérité, j'ai compris que la Société était là depuis beaucoup plus longtemps que moi et qu'elle s'était bien organisée pour devenir la plus belle et la plus forte possible, que c'était pour ça le coup de l'école et des métiers. Parce que c'était trop tard maintenant, on ne pouvait plus revenir en arrière. Il fallait énormément de gens pour la faire fonctionner, comme une grosse machine, pour fabriquer tout ce qui était utile à cette Société Belle et Forte : des voitures, des ponts, des buildings, des téléphones portables et tout ça. Et que c'était pour ça qu'on nous vissait ces Vérités très forts dans la tête pour pas qu'elles bougent.
Qu'il n'y avait que ça, que rien d'autre n'existait, non rien, d'ailleurs, tu vois bien, tout le monde fait pareil. Ceux qui refusent, ils se retrouvent artistes ou dans la rue. Artiste, c'est quand tu dessines, tu peins et tu fais du bricolage, comme au début à l'école ? ça j'aimais bien !
Oui bon artiste tu peux, parce qu'il faut divertir ceux qui se fatiguent à construire Notre Société Belle et Forte. Mais sache qu'on te tolérera si tu ne plais pas beaucoup et qu'on t'adulera si tu plais. Alors tu as intérêt à plaire !
J'aurais pu naître ailleurs. On m'aurait donné d'autres Vérités qui seraient devenues les miennes.
A présent je n'ai plus de Vérités. Ou si. Quand ça fait du frisson tout bon, du temps qui s'arrête, du maintenant et c'est tout.

5 commentaires:

Alméria a dit…

C'est un très joli texte.

lechalote a dit…

Je suis normande aussi...pas de famille catho, mais maman aurait bien aimé que je sois baptisée quand même. On a fait une fête à la place, où elle s'est fâchée avec ma marraine à cause des petites cuillers. Moi aussi, j'ai bien travaillé, j'ai été sage, et maintenant...quand ma fille se roule dans l'herbe avec une robe neuve j'ai envie de hurler si on me dit qu'elle va se tâcher( je vais en faire quoi de cette foutue robe quand elle sera trop petite, dans 6 mois, et bien bien neuve, bordel?), dimanche, je suis allée courir sous la pluie avec Nine qui voulait faire du vélo on est rentrées trempées et ravies, et au parc, je joue à chat avec mes filles sous le regard navré des "femmes de". Ma fille (chacune des deux), si elle a envie d'être plombier zingueur, elle aura tous mes encouragements, sérieux. Et mon admiration si elle le fait au soleil avec un jardin, sans se taper trois heures de bouchon par jour ni deux litres de café, et qu'elle garde son sourire merveilleux. Je sais que ça ressemble à un progamme politique de 3ème zone. N'empêche.

palim a dit…

Alméria,
merci. Je suis d'autant plus flatté que ce commentaire vient de toi. D'ailleurs, quand je me mets à faire de la philosophie à la petite semaine, j'ai un peu honte quand je sais que tu viens faire un tour par ici de temps en temps...je me suis même dit qu'il serait bon que je lise un peu avant de m'exprimer sur des idées que je ne maîtrise guère. Si, d'ailleurs, tu as des suggestions en matière de lectures philosophiques "de départ", je suis preneur (mais pas du trop compliqué).
Take care !

lechalote
j'aime bien ton programme politique ! Et ta fille a bien de la chance. J'ai un immense espoir dans les générations futures. Parce que nous sommes nombreux à sentir confusément que notre vie n'a pas à être régie par ces règles qu'on n'a pas choisies. Parce que, inconsciemment ou consciemment, nous insufflons ce doute à nos enfants. Parce qu'un jour, ce sont eux qui prendront des décisions. Il est des révolutions douces...
Enjoy the rain...and the sun too !

Alméria a dit…

Je vais d'abord apprendre à te connaître car on ne propose pas n'importe quel livre à n'importe qui, c'est un peu comme pour un parfum.
Je trouve que tu te passes très bien de références livresques. Je suis un peu déçu que le petit garçon ne soit pas devenu un artiste, mais c'est mon côté idéaliste.

dusportmaispasque a dit…

"Another Brick in the Wall"
mais quelle brique!