mardi 2 décembre 2008

Une nouvelle vie

Sa putain de petite voix gueulait tout le temps ces derniers temps : tu ne peux pas continuer comme ça et tu le sais très bien ! Hein tu le sais ? Oui je le sais. Je le sais et je t’emmerde. Il faut aller tout en haut. Pour ça tu dois tout lâcher. Tout. Lâcher prise. Ne plus t’accrocher.
Il y était précisément. Là, dans son bureau trop grand, trop beau, trop tout, il savait que c’était le moment, et ce moment il le repoussait de toutes ses forces. Tout ce qu’il avait poursuivi toute sa vie, il n’avait jamais réellement cru que c’était vrai. Le fric, le fric qui coule à flot. Cette merde. La vanité qui pourrit les jours. « Monsieur le président ». Il se barbouillait de vanité tous les jours. Et plus il se barbouillait, plus il s’éloignait de l’Endroit. Là tout en haut. Où on s’émerveille face à la vue, comme seul un enfant sait s’émerveiller. Parce que c’est bien de ça dont on parlait. Faire renaître l’enfant. Foutaises. Tout le monde dit ça. Qui le fait ? Qui vraiment ? Il savait. Il savait très précisément, non pas quoi faire, mais quoi être. Oui, c’était précisément ça : il lui fallait être ce qu’il était de toute éternité. Un type bien. Un type bien ! La presse aurait bien rigolé.
« Edouard Manissier est un type bien !! »
Elizabeth se serait tordue de rire ! Et ses enfants auraient baissé la tête et pensé que c’était encore une mauvaise farce qu’on leur faisait.
Est-ce qu’il était possible de recommencer maintenant ?
Non. Bien sûr que non. Il le savait bien. Il était comme un alcoolique qui fait une escale en Sobriété et se dit : ce serait formidable. Pour s’en sortir, comme l’alcoolique qui ne boit plus une goutte d’alcool, il faudrait renoncer à l’argent. Complètement. Il rit.
Renoncer à l’argent, quelle plaisanterie ! Renoncer à tout ça ? En fait, peut-être qu’il le pourrait. Mais les honneurs, les honneurs mesdames et messieurs, vous ne savez pas ce que c’est ! C’est bien pire que l’alcool ! L’alcool à côté, c’est de la roupie de sansonnet ! Quelle absurdité ! Il n’était pas malheureux.. Pas heureux non plus. Quelle mouche le piquait ? Il attendrait la vie d’après pour se refaire une virginité. Et pourtant…
Quand il se retournait en arrière, il voyait un jeune homme égoïste, à qui tout réussissait, parfaitement narcissique, prétentieux, avec une très très haute idée de lui-même, mais pas pourri de l’intérieur. Non, ce jeune homme riait, avait une vie sociale. Il était infatué et désagréable, mais une jolie rencontre l’aurait peut-être sauvé. Il n’était pas encore cynique et pervers. Faux ! La rencontre il l’avait eue. Cette cruche d’Amélie. Assez folle pour être amoureuse de lui. Amélie. Qu’est-ce qu’elle était devenue cette petite dinde ? Avec elle, il aurait peut-être été différent. Mais il n’aurait jamais pu aller avec elle !
Il marchait dans son bureau un peu plus vite. De manière plus soucieuse. Elizabeth devait se demander s’il était avec une de ses « putes ». Renoncer aux « putes » aussi. Hélène ça ne serait pas dur, Hélène était stupide, il s’ennuyait avec elle et ce n’était pas son 95 D qui changeait quelque chose à l’affaire. Clotilde, ce serait plus dure ! Clotilde était comme lui. C’était son miroir : cynique, impitoyable et terriblement intelligente. Pas la plus belle, mais c’était très excitant d’avoir un adversaire à sa mesure. Mais là encore c’était jouable. Bizarrement c’était Patricia, sa secrétaire, la plus difficile à quitter. Elle était gentille. Pourtant il méprisait les gens gentils. Il la méprisait. Mais elle était comme une sœur peut-être. Il détestait sa vraie sœur. Il détestait beaucoup trop de monde. Ou bien il les méprisait.
Donc, c’était impossible de devenir le type bien qu’il se sentait être au fond.
Pourquoi impossible ? Il avait réussi tout ce qu’il entreprenait. Ça aussi, il le réussirait. Pourquoi pas ? Il était doté d’une volonté extraordinaire. Qu’est-ce qui lui avait déjà résisté ? Rien ni personne. `
Il fallait renoncer à l’argent. Bien ! Dès demain, son argent serait reversé intégralement à des associations humanitaires. Il démissionnerait de son poste de directeur général. Il annoncerait à ses maîtresses que désormais il renonçait à elles. Et il se consacrerait à faire le bien. Il pourrait annoncer à Eléonore et Arthur qu’ils héritaient d’un nouveau père aussi incroyable que cela pouvait leur paraître.
A mesure que les décisions se prenaient, son excitation grandissait. Il avait toujours procédé comme ça. Il lui suffisait de décider et tout déroulait après. C’était magique. D’une simplicité enfantine. Ils verraient ! Ils verraient tous ce que c’est qu’un type bien. Bien sûr, là plupart seraient incrédules au début, mais il leur faudrait rapidement se rendre à l’évidence.
Elizabeth. Ça c’était le gros morceau. Cette grosse salope. Non, non, Edouard. Il n’y a plus de grosse salope. Les grosses salopes n’existent plus. Bien. Il suffisait de changer son regard. Faire venir l’amour. Oui. Précisément. Voilà. Elizabeth était simplement malheureuse, rien d’autre que malheureuse. Donc elle était incroyablement aigrie, laide et méchante. Mais il ferait en sorte de voir sa beauté. Et elle irait mieux. Et ils pourraient même s’aimer. C’était simple finalement l’amour. Il lui suffisait d’inverser tout ce ce qu’il avait vécu ces dernières années. Quel bonheur ! Il allait se sauver. C’était vrai. Vrai de vrai.

Quand Edouard rentra chez lui, il raconta tout d’une traite à Elizabeth et à ses enfants. Ils le regardaient complètement incrédules. Dans le grand salon. Il raconta son « illumination ». Il était dans un grand état d’excitation et énumérait tous les détails de l’opération, à quel point il allait être présent désormais. Qu’il avait compris, tout compris. Comment aller tout en haut. Le renoncement, le lâcher prise, tout ça. Et pour commencer, il fallait que chacun se conforme au nouveau programme, un programme ambitieux certes mais où ils sentiraient bientôt tous à quel point c’était bon de faire le bien, de se laisser pénétrer par l’amour, complètement, totalement, pour que ne subsiste plus la moindre trace de mépris, de haine, de vanité ou d’envie.
Elizabeth, Eléonore et Arthur furent alors rassurés. Edouard n’avait pas changé.

3 commentaires:

Incompréhensions... a dit…

Quelle chute étonnante!
Je me disais aussi, ça vous dirait de venir au Paris Carnet demain?
http://paris-carnet.org/index
Ca me ferais plaisir de vous y rencontrer...
Bonne soirée!

palim a dit…

Avec plaisir ! J'ai trouvé le lien et les indications. Je suis en train de presque savoir me débrouiller avec internet...

Incompréhensions... a dit…

Super!
A ce soir alors!
(pour jouer, un petit indice: suivez la femme au chapeau... ;)